Que sa Gracieuse Majesté me pardonne, mais disposer ne
serait-ce qu'un instant d'un tel engin vous procure un sentiment de royauté vous
plaçant immédiatement au-dessus de beaucoup, mais alors vraiment beaucoup de
soucis. Quoique la lecture du descriptif indiquant clairement le prix du
joujou... Va encore falloir être raisonnable et cela ne sera pas facile.
Land Rover a su se faire, au fil des ans, une place à part dans
le milieu des véhicules tout-terrain et jusqu'au bout du monde vous arriverez un
jour ou l'autre devant une calandre carrée et bossue de la marque, perdue au
milieu de nulle part, figure emblématique de la jungle maintenant devenue
urbaine. Pourtant, résistant, encore et toujours, à l'envahissante envie de ne
plus faire que des avaleurs de bitume, Land Rover continue et signe, ici de fort
belle manière, sa volonté de maîtriser souverainement tous les terrains.
Apparu depuis quelques années déjà, le Range Rover Sport TDV8
reçoit une motorisation en parfait accord avec ses objectifs. Mouvoir un salon
de plus de deux tonnes et demie quelles que soient les conditions, sans salir le
smoking de rigueur, mais en terminant le pressing en l'appuyant dans le fond des
sièges à chaque sollicitation de l'accélérateur tout en choyant les occupants,
il lui fallait bien ça : un générateur de couple et de fiers destriers sachant
faire oublier que de l'huile lourde est utilisée, sauf lors des rares
ravitaillements à la pompe, son appétit vu les prestations étant assez frugal.
Ce truc-là, il est terrible.
Qui se souvient des essais du "VELAR" (V Eight LAnd Rover), où
des ingénieurs des seventies en blouse blanche juchés sur un superbe châssis nu
affinent quelques réglages à ce qui va devenir un mythe qui se perpétue : le
Range V8 essence ? À l'époque, il n'était pas question de faire d'un véhicule de
luxe un brûleur à mazout fumeux avec de la moquette autour. Les temps changent
et les nouveaux concepteurs de la marque immortalisent maintenant la notion de
référence et surtout de polyvalence.
À quelque mètres du Graal dont je détiens temporairement la
clé, je constate avec plaisir que certains documents de vente de la concurrence
devraient revoir leur copie : ce n'est pas un cube de marbre imposant qui
s'affiche, mais bien un engin somme toute agréable à regarder avec des lignes
dynamiques pour son segment, malgré un pare-chocs avant un peu proéminent à mon
goût. Un chouia plus ramassé que son grand frère le Range Rover tout court, un
peu plus anguleux qu'une certaine rigueur germanique essaye de dissimuler sous
quelques courbes du côté de l'union et du peuple. Le sésame en ma possession me
permet d'accéder à un intérieur cossu et ...technologique. Pour moi ce sont
avant tout les capacités hors route de la chose qui m'importent, mais quand le
confort s'en mêle, additionné d'un âge devenu canonique, cela ne se refuse pas
bien que tout ceci semble parfois un brin complexe.
Là, Land Rover a fait fort en intégrant une multitude de
paramètres et de réglages divers (transmission, châssis, suspension, gestion
moteur et boîte) dans une seule molette donnant accès divers modes sensés
correspondre au type de terrain rencontré. Et dans tout ça, ils ont quand même
oublié les dispositifs "Champs-Élysées", "Mayfair", "ParadePlatz" et "Canale
Grande"; est-ce à penser que les gens fréquentant ces endroits ne sauraient se
servir d'un si vulgaire bouton, même pas nacré ?
La classique et bienvenue clé de contact donne un peu de vie et
amène immédiatement le piquant de la journée. Promis, le jour où je dois changer
ma chaudière à mazout pour cause de normes antipollution, je consignerai dans
mon évaluation ce moteur FAPisé afin de doubler le confort de l'eau chaude et du
chauffage. Se faire bercer par une telle sonorité, un vrai régal, à tel point
qu'ils auraient pu mettre l'autoradio en option, histoire d'alléger un peu le
budget sans nuire à la possibilité de disposer d'une musique de fond discrète
mais ô combien agréable. Ici, ça respire trois litres six de pur bonheur !
La boîte automatique à six rapports est douce, rapide et sa
superbe gestion permet de conduire avec flegme ou au contraire de véritablement
attaquer, rétrogradages en primes et regards sidérés des badauds du dessous,
initialement de devant et un court instant plus tard de derrière... Silence, ça
pousse, surtout vu la masse à vide déplacée, largement désavantagée par le poids
du conducteur que les normes devraient, me concernant, faire passer des
septante-cinq kilogrammes mouillés so British et réglementaires à un bon dixième
de tonne.
Le temps de chauffer la mécanique et de mesurer l'envergure de
la bête, au demeurant pas si encombrante que ça, l'essai proprement (pas pour
longtemps) dit débute. Tout à l'intérieur sait escamoter l'extérieur : le poids,
la température (clim automatique), vision superbement surélevée sans avoir le
vertige, l'insonorisation et le chant des Newton mètres déroulant le bitume à
des allures que le compteur de vitesse contient difficilement. La suspension et
le châssis pilotés remontent quelques renseignements de ce sur quoi les écrases
crottes taille super basse et déjà bien entamés s'agrippent comme ils peuvent
alors que les remontées de la direction ne dérégleront pas les rouages de votre
précieuse tocante. À tel point que pour en profiter pleinement, la fenêtre
ouverte m'ira très bien. J'ai alors mieux compris l'origine de la voûte des
tunnels qu'une simple pression du pied droit rend réellement envoûtante. C'est
fou ce qu'un quarante-trois chaussé comme il se doit peut procurer comme
plaisir... et sans complexe, vu que les Hunaudières sentent également le mazout.
Ici aussi, les étriers de freins auront fort à faire pour dissiper en chaleur
l'énergie cinétique ainsi emmagasinée et ils sont à la hauteur de la tâche, itou
dans le cas où un freinage un peu plus sportif est requis.
Lassé du flot de circulation s'étendant loin au-delà du capot,
l'indicateur de l'angle de braquage des roues m'a soudain confirmé que
j'obliquais à droite, direction les sous-bois, sans aucune allusion politique
et, évidemment sans regret. Une certaine appréhension tout de même, car envoyer
dans la caillasse l'équivalent d'une fois et demi mon salaire annuel ne se fait
pas sans une solide réflexion. Et c'est pourtant là qu'il faut aller cherche le
bonheur !
Rien, non, rien de rien, je ne regrette rien et surtout pas les
remerciements à Land Rover de nous avoir démoulé un engin de ce type. Malgré une
monte pneumatique parfaitement inadaptée et de surcroît à l'agonie, les chemins
de traverse sont littéralement avalés, digérés et recrachés en occultant
totalement pour le conducteur les règles élémentaires du bon sens.
L'électronique omniprésente s'occupe de vous et veille au grain, vous rappelant
à l'ordre si besoin est, et le besoin est : la physique. Le poids est notable et
il convient de s'en souvenir ! Colin Mc Rae n'ayant pas le même budget que moi
pour s'envoyer dans le décor au demeurant fort pittoresque de la région
traversée, je ralentis le rythme à l'approche des premières difficultés
présumées : restons raisonnables.
Ben pour les réelles embûches, il faudra aller les chercher
ailleurs, parfois plus loin que de raison. Le système "Terrain Response"
développé rend ici toute la science de la maison mère et le conducteur peut s'y
fier : ça fonctionne. Un bon placement, le bon mode, le bon rapport et le bon
pied droit et ça passe. Quand ça hésite, une douce pression sur l'accélérateur
et hop, ça repasse sur le couple disponible tellement bas qu'on se demande
pourquoi le compte-tours est gradué au delà des deux mille tours. Et si cela
devait caler ? N'oubliez pas le team spirit Land Rover.
Pour un véhicule de sport, doublé par une berline de luxe
rehaussé de la fonction à la mode SUV, vous disposez ici de débattements de
suspension impressionnants, d'une motricité difficile à mettre en défaut, d'un
vrai châssis de franchisseur, d'angles plus que favorables dans un gabarit qui
ne sera pénalisant que dans les zones urbaines trialisantes, du style créneau du
vendredi soir devant chez Fouquet's. Et rassurez-vous, la profondeur du caniveau
pourra atteindre septante centimètres alors que l'étron fétiche des trottoirs
devra véritablement figurer au Guiness Book avant de vous salir un essieu à
environ vingt-trois centimètres de haut... Avec tout ça, vous pourrez toujours
remorquer la Rolls d'un pote, pour autant que son poids n'excède pas les trois
tonnes et demie.
Même si la cuisson de la viande n'est généralement pas une
panacée britannique, reconnaissons-le humblement, ce poêle à mazout et le doux
cottage qui va autour impressionneront les plus fins gourmets par sa réelle
polyvalence, avec un brin de touch of class so British. Coincé dans un
embouteillage réputé de la City ou au fond d'un bourbier tout aussi infâme, le
Range Rover Sport TDV8 saura vous préserver avec dignité, compétence et
assurance. Certains ont inventé pour cela le RS ou le GTS, Range Rover le fait
ici très intelligemment avec un simple RRS de surcroît diesel.
Tout ceci a un prix et il est vrai que les tarifs ne sont pas
à la hauteur de toutes les bourses. En cela, je formulerai un reproche quasi
général à tous les constructeurs de tout terrain : l'accessibilité financière de
leurs productions aux personnes ayant réellement besoin de ce type d'engin... Un
marché délaissé que les fabricants hier émergeants comblent aujourd'hui. Alors à
quoi ça sert de bourrer d'électronique coûteuse des véhicules encore capables de
crapahuter de la sorte ? Je le pardonne à Land Rover qui préserve le mythe et
continue de développer et d'innover pour faciliter l'accès au TT dans un certain
confort. Pour rappel un "Series III" baigné dans la rivière plusieurs heures se
réveille sans trop de soucis avec un peu de technique et un chiffon sec, alors
que toutes ces prises, boutons, capteurs, calculateurs et autres molettes ne
résisteraient vraisemblablement pas à une demi-journée d'un remake du British
Trans America ou d'un Camel à Madagascar. Époques différentes.
Pour le
fun et pour le sport, je demande à voir et à participer !